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La fin du «Docteur blanc»

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Le Dr Pierre Micheletti est président de Médecins du Monde depuis mai 2006, après en avoir été directeur des programmes, puis membre du bureau national.
Médecin dans le service santé publique de la ville de Grenoble, il est par ailleurs responsable pédagogique du diplôme universitaire « Santé Solidarité Précarité » à la faculté de médecine et professeur associé à l'institut d'études politiques de Grenoble. Il vient de publier "Humanitaire : s'adapter ou renoncer" aux éditions Marabout.

La Lettre du Cadre Territorial numéro 370 (1er décembre 2008)


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Qu'entendez-vous par l'humanitaire doit s'adapter ou renoncer ?

Le Dr Pierre Micheletti est président de Médecins du Monde depuis mai 2006, après en avoir été directeur des programmes, puis membre du bureau national. Médecin dans le service santé publique de la ville de Grenoble, il est par ailleurs responsable pédagogique du diplôme universitaire « Santé Solidarité Précarité » à la faculté de médecine et professeur associé à l'Institut d'études politiques de Grenoble.

Je parle de l'humanitaire contemporain, né avec la guerre du Biafra et la génération « sans frontières ». Il nous faut nous adapter, car le monde a changé depuis cette ­ ­période. Il a changé sur le fond : nous sommes les produits de l'après seconde guerre mondiale, des 30 glorieuses, de l'après décolonisation, quand l'Occident et la France exerçaient une domination économique et culturelle révolue. Depuis, le monde a vu l'émergence de nouvelles puissances (Chine, Inde, Brésil...) : c'est une réalité nouvelle dont nous devons tenir compte.

Cette évolution va de pair avec une nouvelle et forte revendication d'altérité partout dans le monde : le Docteur blanc ­intervient dans des pays fiers de leur culture, où le modèle ­occidental n'est plus ­dominant et qui forment leurs propres ­médecins. À la fin de la domination économique, la forte revendication identitaire et la production locale des compétences, s'ajoutent, d'une part les ­effets du 11 septembre et la logique du choc des ­civilisations, en particulier entre l'occident et le monde arabo-musulman, d'autre part, la fin de la guerre froide et le fait que les anciens mouvements de guérilla se sont tournés vers le trafic de drogue et l'industrie du kidnapping. Sur le terrain, cela signifie que les ­humanitaires sont confrontés à la fois au ­radicalisme religieux, aux trafics, aux intérêts géopolitiques antagonistes.


Comment l'humanitaire peut-il s'adapter...

...à ces nouvelles difficultés d'intervention ?


Sur le terrain, il nous faut au moins faire trois choses concrètes. D'abord, ce que j'appelle « les réseaux avant les logos ». Les emblèmes ­humanitaires ne suffisent plus à nous protéger : il faut mener un indispensable travail de contacts et de réseau avec les autorités politiques et religieuses, les chefs de guerre... pour bien faire comprendre qui nous sommes, ce que nous faisons et avec quel ­argent. Deuxième impératif : ne perdre aucune occasion de nous démarquer des politiques gouvernementales en France et refuser absolument toute forme de confusion entre la politique étrangère française et les humanitaires sur le terrain. Qu'on soit d'accord avec cette politique étrangère ou pas, pas question de nous afficher comme un instrument à son service et de laisser s'installer l'idée chez les populations qu'ONG, gouvernement et militaires français, c'est la même chose.


Concrètement, que signifie la fin du « médecin blanc » ?

Sur place, il faut prendre en compte la revendication d'altérité : respecter et intégrer les professionnels locaux, prendre garde à ne pas faire une « médecine vétérinaire » faisant fi des croyances et des coutumes des gens. Plus généralement, nous devons faire émerger un humanitaire non occidental : nous avons tout intérêt à nouer des alliances et à créer Médecins du Monde en Inde, ou en Chine. D'abord, parce que ces pays sont des poids lourds économiques : y créer des instances, c'est ­démultiplier notre capacité à agir. C'est aussi contribuer à briser l'équation humanitaires = blancs = occidentaux. Enfin, ­Médecins du Monde veille à ne pas être schizophrène, c'est-à-dire être les sauveurs du monde à l'étranger, comme en ce moment en République démocratique du Congo, et dans le même temps complètement indifférent au sort des hommes dans notre pays, quand on expulse les migrants congolais, même quand ils sont gravement malades. Il y a une responsabilité des humanitaires à ne pas être généreux qu'à l'étranger.